Devoirs et déboires du circonflexe: Histoire succincte d'un accent

por Dr. José Hernández Rosario, Departamento de Lenguas Extranjeras, UPR-RP

Introduction

L'orthographe de la langue française constitue, depuis des siècles, un sujet qui passionne la France. Au cours du temps, de très nombreuses querelles ont soudé des groupes éclectiques dont la seule conviction partagée était, jadis, le rejet de l'accent circonflexe parce qu'étranger ou, naguère, la défense acharnée du même accent parce que symbole de la langue, et par là de l'identité française.

Dans cet article, nous retracerons l'évolution de ce débat des origines jusqu'à nos jours. Ce faisant, nous assisterons à la naissance tumultueuse d'un symbole du français et à son appropriation difficile par les détenteurs du pouvoir, sinon de la légitimité, linguistique en France.

Après avoir évoqué le contexte socio-historique qui a donné naissance à ce débat, nous présenterons les différents acteurs qui ont avancé, avec une ardeur plus ou moins grande, des arguments linguistiques, esthétiques et politiques au cours de quatre siècles de négociation linguistique intermittente. Comme nous le verrons, de symbole d'innovation, l'accent circonflexe deviendra le symbole de la réaction. Entre les deux moments forts, de nombreux affrontements intellectuels se sont produits. Cet article reconstitue la mise en place et le développement de ceux-ci

La France dans l’Europe du XVIe siècle : la palette linguistique hexagonale

Contrairement à une idée reçue selon laquelle la France est un pays monolingue, l'on pourrait affirmer, bien au contraire, qu'elle reste, hier comme aujourd'hui, un pays multilingue. Au XVIe siècle, cette affirmation aurait été d'une grande banalité puisque la réalité quotidienne de ces temps-là allait de paire avec l'assertion. De nombreux Français ne parlaient pas la langue de Molière puisqu'ils s'exprimaient dans leur langue, dialecte ou patois propre. Par ailleurs, des pays que l'on considérait à cette époque-là comme étant étrangers, constituent aujourd'hui des départements français (e.g. la Bourgogne, la Corse, etc.). C'est dire que la France du XVIe siècle ne correspondait en rien à celle d'aujourd'hui puisqu'elle s'est beaucoup transformée depuis lors. Que ce soit par le biais des conquêtes ou des acquisitions, l'Hexagone a beaucoup gagné en superficie et en population mais surtout en culture puisque les populations intégrées au Royaume puis à la République ont apporté avec eux une grande diversité linguistique. Ainsi, au XVIe siècle, l'on comptait en France des langues diverses pourvues d'une tradition littéraire telles que le francoprovençal, le catalan, l'occitan, l'alsacien, le lorrain, l'anglo-normand et le picard entre autres langues, patois et dialectes.

Diglossie: français/latin

Si la cohabitation de ces langues étaient plus ou moins harmonieuse, il n'en était pas ainsi pour la cohabitation de celles-ci avec le latin, seule langue officielle du Royaume qui siégeait souveraine dans l'administration. Le français, aussi bien que toutes les autres langues, était dans une situation de soumission face au latin, langue employée, non pas parlée, par une infime minorité de la population, en l'occurrence la hiérarchie ecclésiastique.

La vie administrative française (église et tribunaux) se déroulait en latin alors que le peuple méconnaissait cette langue. Ceci n'était pas sans causer quelques frictions entre la masse gouvernée et l'élite gouvernante. Les citoyens déploraient notamment la rédaction latine des notaires.

Le décret de Villers-Cotterêts

Cette situation de soumission du français a fini par faire crise. Des plaintes se sont élevées jusqu'au roi François I. Celui-ci a mis un terme au malaise en décrétant, en 1535, que dorénavant tous les documents seraient rédigés en françois et non autreman. Ce document, connu dans l'histoire de la langue française comme le décret de Villers-Cotterêts, constitue l'intronisation du français comme langue officielle du Royaume de France. Autrement dit, cette date marque le déclin du latin et l'essor du français.

Guerres d’Italie

Entre-temps, François I poursuivaient la tentative de conquête du territoire italien menée par Charles VII. Friands des énormes richesses du marché italien, les rois français ont tâché, sans aucun succès, de prendre le contrôle du milanais.

Or, si les Français ont échoué dans leur conquête militaire, ils ont, par contre, beaucoup gagné sur le plan culturel. Car l'Italie a légué à la France une grande richesse architecturale, linguistique et pédagogique. En effet, l'humanisme italien a répercuté dans la société française à travers les grands travaux des Châteaux de la Loire, par le biais de l'enrichissement lexical et, non sans une certaine contradiction, par la relance de l'enseignement du latin, outil indispensable à l'enrichissement culturel des hommes au temps de l'Humanisme.

La découverte de l’imprimerie

C'est donc dans ce contexte d'enrichissement culturel que la France connaît l'imprimerie, invention chinoise que l'Allemand Gutenberg a perfectionnée.

Reconnue comme outil indispensable de la vulgarisation du savoir à la Renaissance, l'imprimerie a aussi le mérite d'avoir rendu plus aisée la standardisation des langues vulgaires en Europe. L'accès général des citoyens aux textes jusqu'alors réservés aux élites sous forme de manuscrits, a permis de remédier à certaines ambiguïtés graphiques. Témoin les graphèmes j et v qui, inexistants à l'époque, ont vu le jour pour faciliter la lecture des textes. Car nombreux étaient ceux qui commettaient des erreurs de prononciation en lisant des mots tels que suiect (dont le i n'est pas une voyelle mais plutôt la consonne j) et receuoir (dont le u traduit le son v).

Ces nouveautés ont mis la langue au centre du débat intellectuel. Tout le monde a eu son mot à dire: les clercs, les imprimeurs, les écrivains et même les précieuses.

Effervescence culturelle : La Pléiade

Parmi les animateurs les plus célèbres du débat linguistique, nous comptons les jeunes poètes qui sous la houlette de Pierre Ronsard et Joachim du Bellay formaient le groupe appelé la Pléiade. Ceux-ci ont fait appel à leurs confrères pour qu'ils puisent dans le stock lexical des patois et dialectes français pour enrichir la langue française.

L'enrichissement lexical de la langue française et la promotion de celle-ci figuraient comme deux soucis principaux de cette génération d'intellectuels. Pour atteindre ces buts, les poètes ont publié des manifestes tel que la Défense et illustration de la langue française de Joachim Du Bellay et ont emprunté des termes aux patois et dialectes de France mais surtout aux langues soeurs issues du latin. Voici quelques emprunts datant de cette époque:

Emprunts aux langues soeurs
Italien Espagnol
alpestres, bastion, bosquet, bourrasque, brusque, burlesque, buste, costume, embuscade, escadron, escalade, escapade, escorte, espion, estampe, disgrâce, festin, liste, mesquin, moustache, risque basque, camériste, casque, escadre, moustique

Pour combler les lacunes existantes sur le plan scientifique, ils ont recouru au latin. Ainsi, en calquant des mots latin, on a créé de toutes pièces de nouveaux termes:

Calques du latin
Latin
admonester, blasphème, presbytère, registre, resplendir, satisfaire, souscrire, soustraire, transmettre, restreindre, ustensile

Ces mots, pour la plupart reliés au lexique guerrier, possédaient un s préconsonnantique que les Français avaient cessé de prononcer depuis le XIII siècle . La présence de cet s dérangeait les poètes qui ont proposé sa suppression et sa substitution par un accent circonflexe. Cette proposition a provoqué d'importantes oppositions. La querelle de l'accent circonflexe a trouvé dans ces oppositions son acte de naissance. Voyons comment elle s'est déroulée.

Les réformateurs

D'un côté, nous avons les réformateurs composés par les jeunes poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, Pierre de Ronsard, entre autres). Pour des soucis aussi bien esthétiques (adéquation entre son et orthographe) qu'idéologiques (maturité de la langue française), les jeunes poètes ont entamé une grande campagne visant au développement et au rayonnement de la langue française, leur outil d'expression personnelle et artistique.

D'un point de vue esthétique, il fallait arriver à une adéquation son/graphie qui rende bien compte de la musicalité de leurs poèmes. Dans cet ordre d'idées, il fallait trouver une solution au problème posé par les s préconsonantiques présents dans les termes empruntés au latin et aux langues romanes cités ci-dessus. La présence de cet s, quelque peu artificiel parce qu'inhabituel dans la langue française, favorisait des erreurs de lecture pour les gens moins instruits. Une lecture trop affectée d'un poème contenant le mot beste (lu [bet]) risquait de ruiner l'effet de rime du poème en question.

D'un point de vue idéologique, les auteurs de la Pléiade aspiraient à légitimer la langue française en mettant fin à la diglossie français/latin. Pour y arriver, Joachim Du Bellay a publié la Défense et illustration de la langue française.

Les poètes de la Pléiade n'étaient pas seuls. Les imprimeurs français à l'étranger les ont rejoints. Les aspirations humanistes de ces derniers les poussaient à soutenir ce projet dans le but d'alléger l'orthographe. Ce faisant, ils facilitaient l'apprentissage - et le rayonnement - du français. Or, leur lieu de résidence étranger a permis aux détracteurs de ces réformes d'avancer un argument xénophobe mais efficace: il fallait combattre ce projet parce qu'il venait du parti de l'étranger... Ces détracteurs s'appellaient les conservateurs.

Les conservateurs

Les conservateurs, dirigés par Michel de Montaigne, s'opposaient à la suppression de l's préconsonnantique parce qu'ils souhaitaient maintenir une filiation directe entre les langues française et latine par le biais de l'harmonie entre l'étymon latin et son dérivé français correspondant. Ainsi, la parenté entre beste et bestialité serait apparente. Montaigne, en bon prosateur, évoquait le rapport étroit entre écriture et développement de l'intellect. Il avançait l'argument de l'adéquation entre la pensée et l'écriture puisque, d'après lui, la première se développait lorsque le sujet exerçait la deuxième.

Les imprimeurs français de France, eux, ont rejoint Montaigne et ses amis prosateurs pour des raisons mercantilistes : la suppression de l's préconsonnantique et la création du circonflexe se traduisaient par un investissement financier important. En effet, l'adoption du nouvel accent entraînait la création de cinq nouvelles plaques pour l'impression des voyelles sur lesquelles viendraient se poser l'accent.

Le classicisme

Au XVII siècle, l'opposition étant moins farouche, il était surtout question de voir comment intégrer le circonflexe dans la langue française. Deux propositions méritent d'être retenues parce que représentatives des deux groupes évoqués ci-dessus.

Du côté des réformateurs, l'Abbé Pierre de Girard a proposé l'adoption du circonflexe dans tous les cas où celui-ci marquerait l'allongement de la voyelle. On écrirait donc notre ami parce que le o du possessif était bref. Par contre, on écrirait le nôtre parce que le o du pronom possessif était long. Ce phénomène se manifestait aussi sur les mots de souche française accouplés à des formes savantes d'emploi récent: bête/bestialité, fête/festivité, hôpital/hospitalité, etc.

Penchant du côté des conservateurs, Pierre Corneille propose un système à trois vitesses qui reste assez proche de la norme actuelle. N'ayant pas adopté le circonflexe, le dramaturge a plutôt proposé:

  1. l'utilisation de l's rond actuel pour tous les mots où ce son apparaissait réellement tels que "bestialité", "festivité", etc.
  2. la conservation de l's allongé utilisé comme signe diacritique marquant l'allongement de la voyelle dans les mots "beste", "feste", etc.
  3. l'accentuation des syllabes en position atone qui auraient connu un amuïssement: étudier, toutes les conjugaisons atones du verbe être (étais, étions...)

Ces propositions seront plébiscitées ou rejetées lors de la publication des grands dictionnaires du XVII siècle. Ainsi on verra s'opposer les dictionnaires de Michelet et de l'Académie.

Le Dictionnaire de Michelet

Publié à Genève en 1680, le Dictionnaire de Michelet concevait la langue comme un outil de travail. Son auteur a voulu donc l'assouplir. Il a fini par trouver un juste milieu entre les propositions de l'Abbé Pierre de Girard et de Pierre Corneille. Ainsi, il a proposé l'adoption du circonflexe partout où l's préconsonantique avait disparu pour laisser sa place à une voyelle longue (fête, hôte, bête, grêle, etc.) et l'adoption de l'accent aigu partout où la voyelle brève apparaissait en syllabe atone (éblouir, étudier, etc.).

Le Dictionnaire de l'Académie de 1694

L'Académie française, de son côté, publie enfin son dictionnaire en 1694. Celle-ci rejette en bloc toutes les réformes proposées. Le circonflexe est rejeté et l's préconsonantique est maintenu partout. Ceci dans la plus parfaite - et aberrante - harmonie avec sa vision esthétisante de la langue.

Celle-ci reviendra sur ses pas en 1740, sous les vents annonciateurs de la Révolution, lorsqu'elle adoptera enfin le circonflexe.

La réforme de Conseil supérieur de la langue française

Longtemps source de querelle et très difficilement admis dans l'univers linguistique français, le circonflexe deviendra par la suite le symbole même de la langue de Voltaire. Ceci sera perçu avec une évidence frappante en 1990 lorsque le Conseil Supérieur de la langue française et l'Académie française proposeront une nouvelle réforme de l'orthographe où il est question précisément d'éliminer l'accent circonflexe là où il se révèle superflu. Cette réforme visait, entre autres, à simplifier l'apprentissage de l'orthographe aussi bien pour les francophones que pour les non-francophones.

Le débat suscité par cette réforme, par ailleurs assez timide, a été extrêmement passionnel. Des voix indignées se sont élevées de partout. Ainsi, le paria de l'alphabet français est devenu, quatre siècles plus tard, le summum de l'identité linguistique française.

Les consignes données (élimination systématique du circonflexe, sauf dans des cas où il prêterait à confusion : du/dû) n'ont pas toujours été respectées. Seuls les linguistes les ont accueillies et appliquées.

La survie du circonflexe dépend donc des médias, surtout de la presse écrite. Celle-ci n'ayant pas mis en pratique les consignes de la Réforme après son adoption, il est permis de penser que celle-ci a échoué.

En guise de conclusion

La querelle du circonflexe, appelé aussi l'accent du souvenir, constitue un exemple frappant de l'indéniable rapport entre langue et politique. Issue d'un débat intellectuel, cette querelle est devenue une affaire d'état puisque les réformateurs ont subi une persécution. Ainsi, le Dictionnaire de Michelet a été censuré et saisi sur le territoire français.

L'évolution d'une langue est corrélée, nous l'avons vu, à des raisons esthétiques, phonétiques mais aussi politiques.